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Family Heroes

Malick Seck (French)

by Cheikh Darou from Dakar

« Je peux cohabiter avec un serpent dans un même trou et il ne me mordra pas. »
Mon père et moi  ( (photo courtoisie de Cheikh Darou))
Mon père et moi ( (photo courtoisie de Cheikh Darou))

Pendant longtemps, j’avais décidé de ne pas parler de l'histoire de mon père, Malick Seck. Peut-être que je craignais de ne pas être assez objectif ou bien que je ne me souviendrai pas vraiment des parties les plus importantes de son histoire. Ou bien encore peut-être était ce dû au malaise qu’on ressent toujours à parler de sa propre famille. Mais quand je me suis vraiment penché sur la question je me rendis compte que je n'avais pas oublié le moindre détail sur sa vie qui valait bien la peine d’être vécue, et je savais aussi que j’allais m’en tenir uniquement à la véracité des faits sur sa vie. Puis, l’idée me vint que son histoire pourrait être une source d'inspiration pour beaucoup de gens, pour deux raisons principales: les nombreuses actions positives qu'il a faites au service de sa communauté et la façon dont mon père éduquait ses enfants.

Malick Seck (mon père) est né en 1923 dans un endroit appelé Merina Samb, dans le Sénégal des profondeurs. Il est mouride c’est- à -dire un disciple de Cheikh Ahmadou Bamba, le fondateur du Mouridisme, la plus grande confrérie musulmane au Sénégal. C’est une confrérie qui enseigne la paix et la tolérance, et pour les Mourides «le travail c’est une prière". Comme tout enfant musulman il est allé à une école coranique et a appris à mémoriser les 60 hizibs (parties) du Coran jusqu'à la mort de son père. Puis il quitta son village natal pour aller chercher un emploi à Thiès, la ville la plus proche. A cette époque, obtenir un travail décent était très difficile, surtout pour les gens qui n’ont pas été à l'école occidentale. Mais comme il était un homme très ingénieux, il réussit à trouver un emploi à Thiès où il travailla dans l'entretien de la voie ferrée. Puis il quitta Thiès pour aller à Rufisque, à quelques 30 kilomètres de Dakar, la capitale du Sénégal, où il trouva un poste dans une usine de fabrique de chaussures en plastique pendant quelques années.

En 1968, quand mon père a quitté la petite ville côtière de Rufisque pour aller rendre visite à un ami à Joal, 114 km au sud-ouest de Dakar, il ignorait que ce grand village sur la côte chanté par Senghor, le poète président (premier président du Sénégal), allait être son foyer pour le reste de sa vie. Voyant que l'endroit était propice pour son travail (il était boulanger à l’époque), il s’y installa et commença à faire du pain et des gâteaux qu’il vendait. Quelques mois plus tard, sa petite famille (moi, âgée de quatre ans, ma mère, ma sœur aînée, Marième et mon frère cadet, Pape) le rejoignit. Tout comme les personnes dans Telegraph Road, une chanson de Dire Straits, nous ne sommes jamais allés plus loin et nous ne nous sommes jamais retournés. On s’est simplement installé à Joal où tout le reste de mes frères et sœurs sont nés quelques années plus tard.

Naturellement vif d’intelligence, de nature enjouée, généreux et parlant de nombreuses langues comme le wolof (sa langue maternelle) l’Arabe (bien qu'il n'a jamais été en Arabie Saoudite), le français (bien qu'il n'a jamais été à l'école), le bambara (la langue la plus parlée aux alentours du Mali voisin) et quelques autres dialectes locaux comme Serer et Pular), mon père est rapidement devenu populaire à Joal et il est aussi devenu le porte-parole de la communauté wolof dans ce village essentiellement habité par les Sérères (ethnie locale), plaidant pour eux en matière de politique locale.

Au moment de cette histoire, nous vivions dans le port. Eh bien, ce n’était pas exactement un port, mais un lieu où les poissons étaient traités et conditionnés avant d'être transportés vers les autres régions du pays. Notre maison est rapidement devenu le lieu de rencontre pour les nombreux chauffeurs et autres poissonniers qui s’asseyaient à l'abri fait par mon père pour attendre que leurs camions soient remplis de poissons ou que leurs pirogues de pêche arrivent à quai.

A l’époque, tout étranger en ville qui ne savait pas où aller recevait le conseil de chercher la maison de Malick Seck. «Allez à la maison de Malick Seck et vous aurez un endroit pour passer la nuit," les gens disaient  à l'étranger. Certains de ces étrangers étaient des parents éloignés mais il y’en avait que nous ne connaissions même pas.

Une fois que l'étranger trouvait notre maison il disait à mon père son nom et d'où il venait et poliment lui demandait la permission de passer une nuit ou deux. Mon père simplement lui disait: «Ce lieu est ouvert à tous. Vous pouvez rester ici jusqu'à ce que vous trouvez un meilleur endroit ".

La plupart de ces étrangers étaient des saisonniers. Ils venaient à Joal, après la saison des pluies pour trouver assez d'argent pour rallier la prochaine saison des pluies. Certains d'entre eux ont seulement quitté notre maison après de nombreuses années, quand notre famille est devenue si grande qu'il n'y avait plus de place pour eux. -C'était le cas de Mamour, un garçon gambien qui finalement prenait soin de Mouride, le seul cheval que nous ayons jamais eu. -C'était Le cas de Mass, un jeune homme qui est venu du centre du pays et qui se révéla être l’un des meilleurs vanniers que cette planète ait jamais vu. -C'était Le cas de Maguette Walo qui avait une chanson spéciale qu’il chantait seulement quand le déjeuner était servi. Finalement tout le monde savait à propos du déjeuner et de la chanson de Maguette Walo –c’était également le cas de père Cheikh qui finit par devenir le meilleur ami de mon père.

Ce fut le cas de tellement de gens que je ne peux pas tous les nommer ici. Ils sont restés dans notre maison si longtemps que certains d'entre eux sont devenus membres de notre famille. Beaucoup de ces gens ont été si bien installés dans notre maison que les gens pensaient qu'il y avait des liens de sang entre eux et mon père. Pourtant, le premier jour qu’il connut leur existence fut quand ils sont venus lui demander l’autorisation de passer une nuit ou deux chez lui.

Ouvrir sa maison à des étrangers n’était pas le trait dominant de la personnalité de mon père. Il a également été le premier à collecter de l'argent pour renvoyer chez lui un pauvre homme qui mourut à Joal et qui ne laissa pas d'argent pour le ramener à sa ville natale. Mon père alla à tous les ateliers et magasins de la ville pour collecter tellement d'argent que non seulement le mort put être renvoyé à la maison, mais une partie de l'argent fut utilisée pour les funérailles dans son lieu de naissance. Depuis ce jour, chaque fois que quelqu'un est mort, en particulier les membres de la confrérie mouride, mon père était celui qui  collectait l'argent pour que le corps puisse être envoyé à TOUBA (les Mourides sont enterrés à TOUBA quand ils meurent).

Je me souviens qu'un jour, mon plus jeune frère s’etait sévèrement battu contre un garçon du quartier. Un homme du nom de Saliou Diouf sépara les deux enfants et demanda qui étaient les garçons qui se battaient. Quand on lui répondit que l'un d’eux était le fils de Malick Seck, il l'amena à notre maison et demanda à voir mon père. Mais mon père était sorti. Puis Saliou dit: «Je ne permettrai jamais à un garçon de battre le fils de Malick Seck, "Parce que", poursuit-il, "Je sais que quand je mourrai Malick Seck est celui qui ira collecter de l'argent pour moi. Il trouvera une voiture pour me conduire à TOUBA pour mon dernier voyage vers l'autre monde. Je ne vais pas payer un sou. Voilà pourquoi je ne laisserai jamais un garçon intimider ses fils ".

Apres avoir dit cela, il se retourna et partit. Il est vrai que l'homme était un peu ivre quand il l’a dit. Mais le plus étonnant c’est que tout ce qu'il dit ce jour la se passa exactement de la façon dont il l'a prédit quelques années plus tard. Le jour de sa mort, mon père a collecté des fonds et a réussi à trouver une voiture pour le transport de sa dépouille mortuaire à TOUBA.


Je me souviens que mon père a même collecté des fonds pour des personnes qui avaient besoin tout simplement de retourner à leur lieu d'origine et qui ne pouvaient pas le faire, étant trop pauvres ou incapables de surmonter les épreuves et les revers de la vie. Il n'a jamais hésité à arrêter son propre travail pour aider une personne dans le besoin. Ce fut essentiellement la vie de mon père au sein de sa communauté.

 Une autre activité régulière de mon père a été de tirer les gens des mains de la police. A cette époque, il n'était pas rare de voir la police organiser des rafles pour arrêter les gens qui sortaient tard et les mettre dans une petite cellule pour le reste de la nuit. Souvent, il y avait des gens que mon père connaissait parmi ces victimes de nuit de la police et qui ne pouvaient pas payer l'amende de 3000 francs CFA (environ 6 dollars américains) pour recouvrer leur liberté. Ils demandaient tout simplement à mon père de venir plaider pour eux ou pour garantir leur paiement. Puis le chef de la police qui connaissait bien mon père les libérait sur sa parole. Parfois, mon père même payait l'amende avec son propre argent et demandait au gars de le rembourser quand il le pouvait.

Beaucoup connaissaient mon père sous le nom de Baay Malick, ou Père Malick. Beaucoup de ces gens qui se tournaient vers mon père quand ils se trouvaient en difficulté le voyaient simplement comme le père qu’ils ont laissé dans leur village. En outre, il réglait leurs problèmes, comme leurs pères le feraient probablement s’ils étaient présents. Donc, Baay Malick Seck était très populaire à Joal, bien que le petit village côtier soit devenu une grande ville.

Pour mon père, l'argent n'a jamais été une affaire sérieuse. Il en avait ou bien il n’en avait pas. Je ne pense pas que mon père ait jamais pu économiser de l'argent pendant plus de deux ou trois jours. Il a toujours gardé tout l'argent qu'il avait dans sa poche et il en donnait à quiconque en demandait. J’entends encore ma mère qui lui disait: "Malick, l'argent ne grandit jamais dans une poche"

Bien qu'il ait eu une boutique pendant un certain temps, mon père n'a jamais été un vrai commerçant. Il ne se querellait jamais pour une question d'argent. Il préférait laisser l'autre le prendre. Il avait l’habitude de parler de lui même en disant: "Malick ne perdra jamais sa dignité à cause d'une chose qu’on laisse derrière quand on meurt! Jamais de la vie! "

"Si un homme n’est pas bien éduqué, comment peut-il éduquer ses enfants" Je pense que le trait le plus remarquable dans la personnalité de mon père est son profond dégoût de la violence, sa bonne humeur et sa qualité de bon conteur. Il nous a raconté des histoires quand nous étions enfants et il nous en raconte encore aujourd’hui. Mon père a toujours une histoire à portée de main pour la conter. Les histoires sont pour la plupart des blagues ou des histoires drôles qui nous font rire. Certaines d'entre elles étaient réelles tandis que d’autres étaient imaginaires. Je pense qu'il détestait simplement de voir les gens tristes.



Je me souviens que nous nous regroupions autour de lui et il il nous racontait des histoires sur son village natal qui est très éloigné de Joal. C’étaient parfois des histoires sur son enfance. Certaines de ces histoires, j’en suis sûr maintenant, étaient destinées à nous aider à comprendre comment trouver notre chemin dans la vie et comment apprendre à partager et à conjuguer avec les gens. En un mot, comment vivre une vie paisible avec nos voisins. Il disait: «Je peux cohabiter avec un serpent dans un seul trou et il ne me mordra jamais "

Consciemment ou non, il y a beaucoup de choses que j’ai héritées ou imitées de mon père. De nombreuses facettes dans mon comportement actuel proviennent de la façon dont mon père avait l'habitude de se comporter ou de ce qu'il nous disait. Son on amour de la littérature et de la lecture (Mon père a beaucoup lu dans la langue arabe, Il nous a raconté toute la vie de Guillaume le Conquérant qu’il a lu en arabe) m'a amené à lire des centaines de livres (y compris Dostoievski, Stephen King et John Grisham), et le fait qu’il soit polyglotte a suscité mon intérêt pour les langues. Il disait que "battre un enfant ne vous mène nulle part. Si un homme n’est pas bien éduqué comment peut-il éduquer ses enfants ?"

Je me souviens que ma mère, gênée par la façon dont mon père avait l'habitude de nous traiter, lui disait: "Malick, arrête de gâter les enfants! Tu n’éduque pas tes enfants» Mais bientôt, elle se joignait à nous et écoutait l'histoire que nous racontait mon père et qui se terminait toujours dans un éclat de rire.



Mon admiration pour mon père est sans limites et je me demande toujours si je vais être capable de faire pour mes enfants ce qu'il a fait pour nous. Si nous sommes respectés et considérés comme une bonne famille à Joal, c’est dû à l'action humanitaire énorme de mon père et ses actes positifs dans sa communauté.

Aujourd’hui mon père est un vieillard populaire et respecté et aimé par sa communauté.

Quand j’étais gamin il n'était pas rare que je rencontre un homme qui me demandait: «Es-tu le fils de Malick Seck? "Oui." Je répondais. Alors, l'homme tout simplement me disait «Eh bien, ton père est quelqu’un de bien."

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Author Info

Ceci est l'histoire de mon père Malick Seck. Elle s’est presque entièrement déroulée dans une petite ville sur la côte atlantique appelée Joal Fadiouth. Au moment des faits Joal commençait tout juste à se transformer en une ville qui deviendra plus tard l'un des ports de pêche les plus grands au Sénégal. Mon père a déménagé à Joal pas parce qu'il connaissait ou aimait la ville, mais parce qu'il voulait rendre visite à son ami qui vivait là-bas et finalement il s’y installa.
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